Pédaler en ville au féminin : entre liberté et vigilance

Pédaler en ville au féminin : entre liberté et vigilance
© Amélie Cossé

Il y a quelques semaines, j'ai participé à la conférence du festival Go Vélo à Montréal en tant que panéliste, aux côtés de deux expertes en vélo, Florence Gall, déléguée générale de la filière vélo en France, conférencière principale, et Maude Gauthier, directrice conseils partenaires et gestion du risque chez Devinci. Notre sujet : la place des femmes dans l'écosystème du vélo. Ce que j'ai retenu de ces échanges dépasse largement la question du deux-roues puisque la relation entre les femmes et le vélo dresse véritablement un portrait en creux des inégalités qui structurent encore nos villes.

Le vélo, un outil d'équité

La réalité économique des femmes influence directement leurs choix de mobilité. En 2021, la rémunération hebdomadaire des femmes au Québec représentait 82 % de celle des hommes[1]. Le vélo s'impose alors comme un mode de transport particulièrement accessible, étant donné son faible coût et les chiffres le confirment : 41 % des femmes au Québec ont fait du vélo en 2025, selon l'État du vélo de Vélo Québec[2].

Mais au-delà du coût, le vélo répond à une autre réalité : la gestion du temps. À titre d’exemple, les familles monoparentales dirigées par une femme sont trois fois plus nombreuses que celles dirigées par un homme[3]. Pour ces femmes, jonglant entre l'école, le travail et la charge mentale du quotidien, le vélo permet de mutualiser déplacement et activité physique, un gain précieux dans des journées surchargées.

Le « paradoxe de la visibilité »

La sécurité est au cœur de l'expérience cycliste des femmes, et ce de manière paradoxale, comme me l’ont témoigné nombre d’amies et de collègues pendant la préparation de cette conférence. D'un côté, le vélo offre une forme de protection dans l'espace public : on se sent moins vulnérable à vélo qu'à pied, plus mobile, moins atteignable. De l'autre, les femmes à vélo déclarent être 25 fois plus exposées aux agressions sexistes de la part d'automobilistes que leurs homologues masculins[4].

Ce que la recherche nomme le « paradoxe de la visibilité » résume bien cette tension : être visible pour sa sécurité routière, sans attirer une attention qui expose au harcèlement dans l'espace public[5].

Les statistiques sur les collisions routières éclairent également l'environnement dans lequel les femmes roulent : selon une analyse statistique réalisée par la Ville de Montréal, entre 2019 et 2023, 86 % des conducteurs impliqués dans les collisions mortelles sont des hommes, un chiffre qui reste majoritaire à 64% quand on regarde les collisions pour tout type de gravité. En France, c’est 83 % des collisions au volant qui sont causées par les hommes. Ce contexte n'est pas sans conséquence sur le sentiment de sécurité des cyclistes, et notamment des femmes.

Qui planifie nos villes ?

On ne peut parler de mobilité genrée sans évoquer ceux et celles qui conçoivent les infrastructures. En 2025, seulement 16,2 % des membres de l'Ordre des ingénieurs du Québec sont des femmes. Pourtant, des signaux encourageants émergent : Polytechnique Montréal visait 30 % de femmes d'ici 2030 et affichait déjà 29,6 % en 2026, en avance sur sa propre cible. La conception d’un aménagement inclusif passe nécessairement par une plus grande parité parmi la profession même qui le dessine.

Car les données le démontrent clairement : plus un réseau cyclable est sécuritaire et aménagé pour tout le monde, plus la répartition entre cyclistes hommes et femmes s'équilibre. Concevoir une ville à vélo pour toutes commence par s'assurer que toutes les voix sont à la table.


[1] Gouvernement du Québec, Communiqué de presse «Écart de rémunération entre les femmes et leshommes : comment la situation a-t-elle évolué depuis 1998?», Consulté en ligne le 11 juin 2026 :https://statistique.quebec.ca/fr/communique/ecart-remuneration-entre-femmes-hommes-comment-situation-evolue-depuis-1998

[2] Vélo Québec, L’état du vélo au Québec en 2025, Avril 2026

[3] Gouvernement du Québec, Statistiques de santé et de bien être selon le sexe – Tout le Québec, Consultéen ligne le 11 juin 2026 : https://msss.gouv.qc.ca/professionnels/statistiques-donnees-sante-bien-etre/statistiques-de-sante-et-de-bien-etre-selon-le-sexe-volet-national/familles-monoparentales/

[4] Cities, Health & Active Transportation Research Lab, Women and Cycling: A Canadian Picture, Consultéen ligne le 11 juin 2026: women-and-cycling-report_20220907_postedonweb

[5] Idem.


Amélie Cossé

Amélie Cossé est la directrice et cofondatrice de Momentum Consultants en transport, une firme spécialisée en planification des transports, qui facilite la mobilité durable en mettant l’humain au cœur de l’aménagement des espaces. En 2018, Amélie a ouvert le premier bureau international de Momentum, qui compte aujourd’hui sept employés à Montréal. L’aménagement d’espaces sécuritaires et confortables pour les piétons et cyclistes est au cœur de sa pratique depuis 11 ans. En 2026, Amélie a également rejoint le conseil d’administration de l’association des Femmes en transport de Montréal, qui vise à promouvoir la place des femmes dans les domaines professionnels liés au transport.

 MOMENTUM website - Linkedin

Amélie Cossé